Version intégrale du Pi-people du mois de janvier 2014

Indigestion de quenelles !

Le Pi-people de ce mois de janvier s’est imposé de lui-même par son omniprésence médiatique. Au centre d’un scandale sur fond de quenelles, d’antisémitisme et de liberté d’expression, Dieudonné est devenu l’humoriste qui fait le plus d’audience en ce début d’année. Une consécration pour celui que les médias refusent d’inviter pour ne pas relayer ses discours haineux tout en l’évoquant quotidiennement. Une éthique journalistique qui ne prévaut plus lorsqu’il s’agit d’inviter les Le Pen et consorts, le tout sous couvert de liberté d’expression et d’un respect du pluralisme électoral. Il serait pourtant plus judicieux de donner comme réponse à des idées, aussi extrêmes soient-elles, d’autres idées, et non de céder à une censure qui rend encore plus forts ces mouvements dans un pays où la liberté d’expression fait partie des grands principes de la nation ! C’est ainsi que, bien que je ne soutienne pas le changement d’orientation politique radical et plutôt trouble de Dieudonné, qui a de quoi gêner par une tendance à la stigmatisation, je ne suis pas pour autant en faveur de l’interdiction de ses spectacles. Dieudonné est un humoriste de talent avec une répartie indéniable, mais avec le temps ses spectacles, qui m’ont longtemps fait rire, se sont radicalisés et je ressens un malaise face à certains messages transmis dans ses sketchs où je saisis de moins en moins la frontière entre spectacle et prises de positions politiques. Là où il était auparavant crédible, attaquant tout le monde, toute institution, etc., sans se conformer à un quelconque communautarisme, il a, en stigmatisant à outrance une population dans son ensemble, fini par entrer dans ce même communautarisme qu’il a jadis combattu, perdant en même temps de son esprit critique. Elle est loin l’époque où il se présentait à Dreux allié aux écologistes pour lutter contre le Front National ! Si loin, qu’à bien regarder son entourage ceux qu’il combattait jadis font désormais partie de ses amis proches : Jean-Marie Le Pen, Robert Faurisson, Alain Soral, Youssouf Fofana, Florian Philippot, Kémi Séba, Mahmoud Ahmadinejad, etc.
Mais voilà, le discours porté par Dieudonné a été rendu crédible et légitime par le boycott de ses spectacles, perçu comme de la censure par ceux qui le soutiennent. Manuel Valls n’aurait pu trouver plus beau prétexte que cet excès de zèle pour remonter la cote de popularité de Dieudonné en s’offrant une première chute dans les sondages. Il faut avouer qu’au niveau de la crédibilité et de la légitimité, il y a de quoi émettre quelques doutes sur la méthode employée par notre ministre de l’Intérieur. Un scepticisme m’envahit concernant la fiabilité de l’action d’un ministre interdisant les spectacles d’un humoriste au motif qu’il est antisémite et stigmatise la population juive, alors que lui-même stigmatise la population rom à longueur de discours. C’est une grave erreur de stratégie que de s’en prendre à la liberté d’expression plutôt que de condamner ponctuellement et juridiquement des faits relevant du droit. Manuel Valls, par ce choix peu judicieux, a fini par passer pour un censeur plutôt qu’un garant de l’État de droit !
D’autant que n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humour que l’on frôle les frontières de l’impertinence et des interdits. Il aurait été plus légitime d’attaquer Dieudonné pour ses propos tenus hors de la scène et hors des cadres du spectacle. C’est en le plaçant en autarcie et en jugeant constamment son auditoire de façon péjorative que l’on a permis à Dieudonné de devenir auprès d’un grand nombre une icône de la liberté d’expression et de la résistance idéologique. C’est une opération de communication ratée de la part du gouvernement, qui a réussi tout à fait le contraire de ce qu’il voulait faire en lui permettant de relayer et de donner de l’importance aux valeurs antisémites que défend Dieudonné. Ses détracteurs en ont fait une sorte de gourou face à un auditoire multiple qui lui est acquis. Un public qui est extrêmement peu informé sur les sujets à dimension politique et historique, un public fragile et issu de l’immigration faisant souvent face aux difficultés économiques, ayant du mal à trouver un emploi et se sentant mis à l’écart du monde social, mais aussi un public qui s’insurge contre la censure, sans oublier un public plus militant et orienté vers l’extrême droite. Cependant, bien que différents, ils ont tous trouvé dans les discours de Dieudonné un bouc émissaire à leurs différents maux.
Cet écho a été renforcé par les discours tout aussi extrémistes tenus par ses détracteurs, à l’instar de Philippe Tesson déclarant vouloir sa mort par exécution. Des propos absurdes qu’il corrobore en remettant en cause, suite à l’intervention d’un autre chroniqueur, l’abolition de la peine de mort uniquement pour Dieudonné. C’est une remise en cause des principes fondateurs de notre démocratie et des droits de l’homme qui finalement ne fait que marquer des points pour Dieudonné dans son combat contre le reste du monde.
Dieudonné est un personnage complexe et préfabriqué qui ressemble plus à un coup de communication, plutôt réussi il faut l’avouer. C’est par une stigmatisation médiatique qui prend naissance lors d’un sketch interprété en 2003 sur le plateau d’On ne peut pas plaire à tout le monde que naît le personnage controversé qu’on connait aujourd’hui. Dieudonné y interprétait, au cours d’un sketch, un activiste extrémiste sioniste, portant un chapeau de juif orthodoxe à papillotes, une cagoule et un treillis militaire et levant le bras en criant « Israël ! ». Un sketch qui n’est pas drôle mais pas pour autant antisémite. S’ensuivit l’affaire de la déclaration de « pornographie mémorielle » à propos de la Shoah, une formule extraite d’un débat dans lequel Dieudonné évoquait la couverture médiatique qui prenait toute la place dans les médias au détriment des autres génocides et crimes contre l’humanité. Mis à l’écart très tôt, il semble ensuite s’amuser avec ses détracteurs, et c’est fort d’un soutien public qu’il s’enfonce de plus en plus dans la provocation, jusqu’à ce que l’on ne distingue plus l’humour de la prise de position politique. Tout devient dès lors prétexte à s’acharner sur lui et, autant certaines positions de Dieudonné s’avèrent grotesques et plus que limites, autant les discours moralisateurs de ses détracteurs le sont aussi, allant jusqu’à insulter le public de ses spectacles en jugeant d’antisémites ceux qui vont le voir. Une démagogie qui, si on la pousse plus loin, conduirait de la même manière à stigmatiser les lecteurs de Céline ou les fans de Charles Trénet…
Le geste de la quenelle qui a été jugé antisémite est un digne exemple de la pauvreté des débats le concernant. Si nous devons juger antisémite ou fasciste tous gestes qui un jour sont employés de façon malsaine, nous finirons par garder nos mains dans nos poches. Un geste n’ayant comme sens que celui que veut bien lui donner celui qui l’utilise à un moment donné. Pour rappel, dans un premier temps, la quenelle était un geste potache sans connotation antisémite. Se faire mettre une quenelle signifie bien ce que ça signifie !
Il subsiste malgré tout un malaise avec un certain public de Dieudonné qui défend la liberté d’expression en opposition à la censure de ses spectacles, tout en appelant à la mort de Nicolas Bedos lorsqu’il se risque à une chronique critiquant Dieudonné. Il ne s’agirait pas non plus qu’on ne puisse plus rire de lui : cela deviendrait en effet un comble de défendre la liberté d’expression en la critiquant chez les autres.
Cependant, si l’interprétation symbolique qui est faite de la quenelle est plus que critiquable, l’utilisation que Dieudonné fait des symboles et notamment du Che pour sa campagne insurrectionnelle à l’encontre du système est assez illégitime. Le Che a laissé derrière lui toute sa fortune familiale pour partir mener son combat de libération des classes laborieuses. On est bien loin d’un Dieudonné organisant sa plus complète insolvabilité.
Pour conclure, malgré la complexité d’un tel dossier que certains simplifient à outrance, les propos et les méthodes employés de part et d’autre ont tendance à briller par leur médiocrité et la bassesse de leur argumentation ! Les hommes ont créé l’art de communiquer mais n’ont jamais cru bon de devoir s’en servir, préférant alimenter les haines vis-à-vis d’autrui en ne pensant la bonne manière de voir les choses qu’à travers leur propre façon de percevoir.

M’bala M’bala (Dieudonné) : Cuisinier très controversé dont la spécialité, la quenelle fraîche, fait autant d’adeptes que de détracteurs.

KanKr

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